merveilles apatrides

Château de cartes, Longueville.

Préambule :
Cédric m’a proposé de l’accompagner dans une journée d’action menée par Les ARTS en BOULE.
J’y ai été.
Il y avait du brouillard.
Les mômes jouaient au foot.
Il faisait froid.
Le froid a tué les piles de mon enregistreur.
Plan B. Camescope. Iphone. Plume.

Longueville / City Stade / Rencontre intercommunale jeunesse Les Arts en Boule / Extérieur jour / Brouillard / Chien & Loup / 17h00

« – Parfois, je suis las.
– Las de quoi ?
– Las de tout ça, le centre social. Ce qu’on essaie de faire. Ça tourne en rond. On évolue pas.
– Pour sur, y’a dans votre démarche un paradoxe. C’est le syndrome resto du cœur. Tu viens pour éclairer puis tu passes des années à tenir la chandelle. Tu montres ou ça boites. Tu scalpel le truc et tu finis par devenir une béquille, un contresens malgré toi. De l’éphémère qui voulait élever, tu deviens le permanent du soutien. Le rempart d’un système que tu voulais instruire.
– On parle bien de la même chose.
– On parle, c’est tout. »

la vie aux dés
Redéfinir.

Re / dés / finir.

Rebattre contre couper.

La vie.

Les cartes font en château le portrait des pyramides amirales. Au cap tiennent les capitaines acquittés et les navires habités. Restent des flottes de marmots matelots sur la rade des en rade. Des en devenir, infinitifs du troisième groupe, attendant sur le quai la conjugaison des départs qui fera leur tour ou pas.
Pour patienter, sous le brouillard glissant aux oriflammes la couronne des futurs incertains et souverains, on tape le ballon. À défaut d’épique, l’époque est opaque.
Je suis là. J’ai froid. Un rap français avec de la salive dedans crache à quinze mètres. On ne voit rien à 10 mais à 15, on entend bien. Le temps crie son nom.

Je me demande ce que j’ai merdé avec mes piles. Pas trop longtemps, sinon je m’énerve.
Déclencher les michtos si tu leur colles pas la bonnette du micro sous la tronche, pas facile. Je me suis rabattu sur l’Iphone. Un moindre mal. Quoique. Je m’inspire Rémy Buisine à la campagne. En moins propre. Comme un joueur de foot après l’entorse, je me sens diminué. Je devrais me rouler par terre. Dommage, il fait vraiment trop froid.

Respect pour les chaussettes en laine de mouton armée des mecs qui encouragent tout ça. Éducateur, la base, c’est des pieds solides et pas frileux. En quinze minutes, les miens sont gelés. La banquise dans une Doc Martin’s, la démarche d’un pingouin. Bancale. T’auras beau dire que c’est leur taf, ces mecs déposent la conscience professionnelle pour faire profession de conscience et, croire, réchauffe jusqu’à leurs pompes. Une sorte de chaufferette intérieure.

Les lumières artificielles tentent vainement d’inonder la partie. Un brouillard aussi dur à couper qu’un bout de Tcherno colporté au mois d’Aout stoppe net toutes tentatives en encerclant les corps de cette jeunesse enfootée. Je filme. Le symptôme et le remède.

La société paradoxale trouve sens à réunir les deux en hypothéquant les frêles épaules d’une enfance tout juste dissimulée dans les corps mal arrangés de cette horde footballistique. Pourtant, comme je les regarde, je ne peux m’empêcher de penser que s’employer au ballon avec une sacoche évoquant vaguement les Vuittonneries de Louis, ça reste un truc de roi. Carrément un truc de gosse.

« – Enlève ta sacoche, tu seras plus à l’aise !
– Non mais tout est mouillé, là. Si elle finit trempée, on est mal.
– Je te la garde si tu veux.
– Vas-y. Je te fais confiance. »

Lapin sortant d'une sacoche Vuitton

La confiance tient dans une sacoche, on peut jeter les concierges. Les choses sont complexement simples. Délicates, épaisses semblable à ce brouillard, fragiles comme un château de cartes.

Au tapis vert, les jeux seraient faits et il n’y en aurait que pour la réussite, reine de tous les je solitaires.
Jouer pour soi et contre soi. Apprendre à se dissoudre tout en restant entier, parcellaire mais propriétaire, paradoxe supplémentaire pour les nantis du précaire. Alignés, colonisés, retournés, aplatis, anonymisés au CV, rebattus, coupés, et personne ou si peu pour chanter le No Futur promis. Les représentations saturées du backside de Kardashian ou du frontside de Booba assurent une glorification du présent suffisante pour dissimuler l’inquiétude des lendemains. L’égo-trip s’en suit. L’ébloui se ment, alors à 15 ans…

J’ouvre une parenthèse pour les plus curieux. Swaggman, qui a le motif Louis Vuitton tatoué sur le crâne, nous parle de sa vision de la réussite sur les inrocks. Je vous laisse apprécier la saveur du discours, en cliquant sur son agréable portrait.

swagg-man-la-reussite

Fin de la parenthèse.

Il n’a jamais été question de la jeunesse et si peu de sa détresse. Aucun élu, cet après-midi. La lumière peine à filtrer.
La nuit vient. Elle soutient le brouillard. Vice versa. Solidarité des enfumages. Dans la brume, le passage des trains sur le viaduc dessinent des rais de lumière montrant la direction à suivre. Pensée unique d’un monde égaré dans les gares de ses départs permanents. En attendant l’hiver, dans le froid, on s’occupe à sa graisse. Chaque geste compte et coûte. Les équilibres sont précaires.
Nos nombrils pointent le centre de nos cirques prochains. Acrobates des ritournelles associatives, consciencieux des mondes merveilleux, bénis oui-oui, existentialistes et consorts, droits de l’hommistes ironisent les sphères dans leurs rondes de milieu et leur conquête de l’époque. Qu’elles y prêtent gare, il demeure quelques cercles, quelques tangentes.
Être spectaculaire, une dernière fois, pour sortir de la société du spectacle. Être à la mode pour démoder.
Sous le brouillard, les étoiles. Un slogan de révolte prêt à emporter les révolutions intérieures. Biologie absurde des corps colonisés, j’en croque et mes pieds se réchauffent.

Bâtons rompus avec Mathieu et Cédric des Arts en Boule.

« – Exactement mais ils ont pas conscience de ça… »

Avoir conscience de ça, quand le ça désigne soi, inscrit une équation complexe qu’une vie entière, et même sage, peut échouer à résoudre.
Exiger de l’individu qu’il réussisse son intégration pendant qu’on organise sa désintégration et sa dispersion revient à lui demander de progresser en grand écart facial. Cascade ultime de la mascarade, soyez flexibles.

Jeunesses, vieillissez.
Vieillesses, jeunifiez.

 

« T’as pas besoin d’un flash quand tu photographies un lapin blanc qui a déjà les yeux rouges. »

Le symptôme et le remède dans une même ampoule. Un filament finalement tendu pour les funambules des nouveaux maintenant scintillent ses intentions et éclairent mollement les noirs idéologiques. Tendre la main, la perche, l’oreille et continuer de chanter le mantra des combats ordinaires dans le bruit assourdissant du repas absurde d’un serpent se mordant la queue :

 

« À tâtons encore.
En tentant encore. »

gobelet fumant

Il fait toujours aussi froid.
Je pense à ce que l’on s’est dit.
C’est un complot.

Dans la salle polyvalente, les mômes en quête d’une source de chaleur se ruent au comptoir ou des boissons leurs sont offertes. La recherche du style a perdu en puissance, au lieu de déhancher avec son soda, on préfère serrer ses mains autours d’un chocolat chaud tant qu’il y en a. Les suivants devront se satisfaire d’un thé dont ils pourront choisir le parfum. Leurs joues rosées soufflant sur les vapeurs fumantes d’une bergamote ou d’un tilleul citron dissipent l’innocence pour un instant revenue. L’homme en devenir et l’enfant qui restera, ou pas, apparaissent simultanément. Chaque  chrysalide révèle l’ambivalence de sa transition.

Repartant, j’aperçois deux ou trois jeunes filles. Un peu dans un coin, un peu entre elles, mais là. La métamorphose est en cours.
L’amour ne devrait plus tarder.

 

« Enfin elle se représenta cette même petite sœur, dans l’avenir, devenue elle aussi une grande personne ; elle se la représenta conservant, jusque dans l’âge mûr, le cœur simple et aimant de son enfance, et réunissant autour d’elle d’autres petits enfants dont elle ferait briller les yeux vifs et curieux au récit de bien des aventures étranges, et peut-être même en leur contant le songe du Pays des Merveilles du temps jadis : elle la voyait partager leurs petits chagrins et trouver plaisir à leurs innocentes joies, se rappelant sa propre enfance et les heureux jours d’été. »

Alice au pays des merveilles, Lewis Caroll

« La vie est belle, le destin s’en écarte, personne ne joue avec les mêmes cartes. Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile. Tant pis, on n’est pas nés sous la même étoile. »

IAM


Pour poursuivre la réflexion, croisé sur , un bon mot en guise de résumé ?
 

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